Match au sommet du National, la 28e journée opposera le Dijon FCO au FC Sochaux-Montbéliard dans un choc qui aura une grande influence sur le vainqueur du championnat ainsi que sur la course à la montée en Ligue 2. Si l’enjeu va forcément attirer plus de public que d’ordinaire, la rencontre entre ces deux rivaux régionaux semble avoir pris une tout autre dimension depuis quelques saisons. Analyse et décryptage.

Une rivalité qui dépasse le cadre du football
DFCO – Sochaux : c’est la lutte finale, titrait le Bien public ce dimanche. Les paroles de l’Internationale ne sont pas utilisées à la légère par nos confrères de la presse régionale, puisque ce match capital pour la fin de la saison mais aussi pour la suprématie régionale en termes de football est très attendu par les fans des deux équipes. Comme par les spectateurs neutres et les autres concurrents, bien curieux de savoir qui va pouvoir tirer son épingle du jeu. En ce qui concerne les acteurs de cette soirée, il y a bien sûr un enjeu majeur pour la suite de leurs carrières. Mais pour les supporters de chaque camp, d’autres facteurs viennent épicer un plat qui, on l’espère, sera tout sauf du réchauffé. En se plongeant dans l’histoire respective de nos deux régions, nous comprenons plus facilement l’engouement que ce duel génère.
Quand on parle de Franche-Comté dans l’histoire médiévale, on parle avant tout de… comté de Bourgogne. C’est en effet sous cette appellation qu’étaient désignés les fiefs que l’on appelle aujourd’hui Doubs, Haute-Saône ou Jura, parties intégrantes du Royaume de Bourgogne qui s’étendait à son apogée de Chartres à la péninsule italique. Et dont l’écrasante majorité de la Bourgogne actuelle faisait également partie. Sans Montbéliard et Belfort qui ont été rattachés plus tard aux pays comtois, qui n’ont d’ailleurs pas toujours été unis, la Franche-Comté a tout de même développé une identité qui lui est propre. Celle-ci est bien distincte de celle de son puissant riverain, le Duché de Bourgogne. Sans doute renforcée par ses nombreux changements d’allégeance, tantôt inféodée au Saint-Empire Romain Germanique, à l’État Bourguignon que nous connaissons bien à Dijon, ou au Royaume de France.

Influencée par ses voisins mais très rarement réellement autonome, la province dont la capitale était autrefois Dole voit son centre géographique bisontin être établi comme nouveau chef-lieu à la fin du XVIIe siècle. Toutefois, elle est toujours considérée comme une région administrative à part, soumise à des taxes pour commercer avec le reste du Royaume mais libre d’échanger avec les pays frontaliers comme l’ancienne Confédération suisse avec laquelle elle partage une grande frontière. Ce statut singulier, qui était également accordé à l’Alsace ou au Labourd (Bayonne), n’a pas contribué à donner à la Franche-Comté un sentiment d’appartenance réelle à la France, effective seulement après la révolution de 1789. C’est donc tout naturellement que ses habitants et leurs descendants ont pu constituer un attachement plus fort à leur région qu’à l’idée de Nation.
Une particularité qui donne à la Franche-Comté des raisons d’entretenir son appartenance à un territoire à part, plus que d’autres régions qui ont bien plus longtemps été sous la couronne de France. Et de clamer haut et fort sa fierté. Autour de nous, nombreuses sont les personnes qui ont pu revendiquer leur côté comtois, même parmi ceux vivant en Bourgogne. Comme les Bretons ou les Corses mais dans une moindre mesure, c’est une façon de faire exister son clocher, sa campagne, sa ville. Ainsi, des petites frictions ont pu se développer, bien souvent sur le ton de la rigolade. Mais celles-ci ont pris une autre tournure en 2014 à l’annonce du nouveau découpage régional de la France, qui n’entrera en vigueur qu’en 2016. Un nom hybride, une fusion, un barbarisme pour d’autres : la Bourgogne-Franche-Comté voit le jour.

Si, pour une bonne majorité de nos compatriotes comtois, cette appellation relève plus d’un pied de nez politique et à la limite d’une violence symbolique pour les plus extrêmes d’entre eux, factuellement cette union contre-nature a surtout eu des conséquences au niveau des administrations et services publics. En choisissant Dijon comme Préfecture de la région la moins peuplée de France, l’État a aussi transféré 10% des postes de fonctionnaires régionaux de Besançon vers la cité des Ducs. Vincent Petit, historien de la Franche-Comté, analysait ainsi le phénomène en 2021 : « Le match est plié ; Dijon a su user de ses avantages en termes de localisation et de nombre d’habitants, et Besançon a perdu son rôle de capitale. En termes de commandement elle est en train de devenir une métropole secondaire ».
Forcément, ces oppositions contemporaines se faisant relais d’inimitiés anciennes allaient se ressentir et croître dans les confrontations sportives. Car si le FC Sochaux-Montbéliard n’est pas un club de Besançon, il est sans aucun doute possible LE club de tous les Franc-comtois qui, à l’occasion, soutiennent aussi de plus petites écuries locales. Là où la Bourgogne est partagée entre une majorité auxerroise au Nord, un soutien dijonnais surtout concentré en Côte d’Or et un partage en Saône-et-Loire entre DFCO, ASSE et OL. De son côté, le FCSM a pu faire de l’union sa force. Et de son identité marquée, une fierté.

Des rencontres croissantes en nombre et en intensité
Sans qualifier cette affiche de derby, mot qui à l’origine désigne un match entre deux équipes d’une même ville ou seulement séparées de quelques dizaines de kilomètres (une définition débattue en France tant la notion de derby devient large), Dijon-Sochaux est devenu un rendez-vous important par la force des choses. Alors que les confrontations étaient plutôt rares et restaient bon enfant avant les années 2020 (8 rencontres officielles entre le DFCO et le FCSM avant 2021, dont seulement 6 en championnat), la deuxième montée de Dijon en Ligue 1 semble avoir rebattu les cartes.
Un événement spécifique nous a été rapporté par les supporters des deux camps à la fois : cette affiche publicitaire issue d’une campagne de réabonnement avant la saison 2018-2019 du DFCO en Ligue 1, « La Ligue 1, c’est là » . Qui a été affichée dans de nombreuses villes à proximité en Bourgogne, mais aussi à Dole et à Besançon. Ce qui est très mal passé pour les nombreux supporters sochaliens du coin, n’ayant pas vraiment digéré la nouvelle saison sans montée de leur club qui ne faisaient que végéter dans le ventre mou d’une Ligue 2 loin de leurs standards. Il est certain que le club ne cherchait pas à provoquer ses voisins, mais cela a suffi pour être interprété comme une pique officielle faite à un club nonagénaire et double champion de France venant du très jeune club à la chouette…
La Bourgogne vient troller à Besançon… pic.twitter.com/cb0hGZ7bU8
— BesacTof (@BesacTof) June 7, 2018
Outre cette maladresse, plusieurs matchs amicaux étaient disputés aux intersaisons et presque toujours à Besançon entre Dijon et Sochaux, avec une fausse coupe à soulever après tirs au but si nécessaires : le trophée Lotto, du nom de l’équipementier commun des deux clubs à l’époque. Si ces rencontres n’avaient pas beaucoup de conséquences, elles ont permis la continuité des échanges entre les deux clubs professionnels alors qu’ils étaient séparés d’une division pendant cinq ans. Mais le retour de Dijon en Ligue 2 a semble-t-il à nouveau attisé les tensions. Rien de plus logique pour deux clubs ayant les mêmes ambitions sportives, c’est-à-dire la montée, chaque année passée dans l’antichambre de la Ligue 1.
Après une saison 2021-2022 ratée – plus pour Dijon que pour Sochaux – vient la discorde. L’entraîneur Omar Daf, qui souhaite davantage de garanties et de moyens que ce qui lui est accordé chez les Jaune et Bleu, quitte Montbéliard pour son homologue côte-d’orien. Une décision très judicieuse pour tous puisque Daf, après un départ canon (5 journées en haut) enchaîne les revers et les matchs sans but, ce qui lui vaudra un licenciement au printemps alors que le DFCO ne pourra pas rattraper son retard et descendra en National. Dans le même temps, désireux de faire la nique à son ancien coach, le FCSM donne les pleins pouvoirs à Olivier Guégan et explose sa masse salariale. Après huit défaites de suite dans le sprint final, les Chinois de Nenking plient bagage et quittent le navire, laissant Sochaux incapable d’assumer une saison de plus en Ligue 2. La rétrogradation administrative est actée et le National est un moindre mal.

Dijon et Sochaux vivront trois saisons et six tête-à-tête de plus au troisième échelon du football, sans que l’équipe à domicile ne s’impose dans aucun des cinq premiers rendez-vous. Une particularité qui a pu donner lieu à davantage de chambrages et de déceptions de part et d’autre, rendant ces matchs encore plus pimentés. Cet affrontement du vendredi 17 avril 2026 ne va pas aller dans le sens de l’apaisement puisqu’aucun des deux candidats à la montée ne veut voir ses poursuivants le rattraper. La possibilité de louper l’accession en Ligue 2, qui est pourtant vitale pour nos protagonistes aux déficits structurels abyssaux, est encore bien réelle pour Dijon comme pour Sochaux. Enfin la décrocher est une question de survie plus encore que de fierté. Un titre de champion, qui serait le plus important de l’histoire du DFCO ou le premier de Sochaux depuis la Coupe de la Ligue 2007, est également en jeu. Les supporters des deux bords rêvent évidemment de coiffer l’antagoniste au poteau.
Taquineries ou hostilité ?
De ce fait, les invectives sont nombreuses les soirs de matchs mais aussi des semaines en avance. Si les disputes de voisinage restent cordiales entre collègues ou amis, elles sont bien plus virulentes sur les réseaux sociaux sous couvert d’anonymat. La fierté du supporter de foot n’est pas un mythe et quand un fan d’un grand club a vu le sien tomber en désuétude, il lui arrive de complexer d’en être réduit à affronter des adversaires moins prestigieux chaque week-end. Cette arrogance provenant du FC Sochaux a été perçue par bon nombre de nos lecteurs qui l’ont fait remarquer dernièrement. Quand de leur côté, les Dijonnais manifestent une certaine aigreur et peut-être même de la jalousie pour certains, en imaginant que les Doubiens viendront nombreux garnir les travées de leur stade qui sonne trop souvent creux en National. De toute part, il serait plus intelligent de redescendre d’un étage et de se rappeler qu’il ne s’agit que de football – sport qui n’est manifestement pas la discipline reine à Dijon contrairement à Montbéliard. Mais même après une séance de yoga, il n’est pas impossible que les choses prennent une mauvaise tournure une fois le match venu.

Car depuis 2022 au minimum et sans discontinuer, des témoignages de débordements et de méfaits commis par des supporters sochaliens comme dijonnais sont rapportés. Parfois graves comme en 2023 avec cet envahissement de terrain pour en découdre avec Ousseynou Thioune, parfois inélégant et humiliant mais sans geste violent, parfois allant jusqu’à des coups reçus dans les stades et en dehors, par des projectiles ou des violences en réunion… Des nouvelles que l’on déteste entendre et qu’on préfère souvent ignorer, mais qui sont révélatrices : une véritable rivalité est en train de naître. Et si Dijon et Sochaux continuent à évoluer dans les mêmes championnats comme depuis cinq ans, elle n’est sans doute pas près de s’éteindre.

Une fois que l’on a rappelé à tout le monde de bien se tenir et de ne pas réagir aux provocations même les plus exaspérantes, vient naturellement la question suivante : avoir un rival est-il une bonne ou une mauvaise chose ? Outre les débordements, les craintes et les effectifs de police mobilisés en nombre, cette émulsion entre deux entités qui ne s’apprécient guère est bien souvent un rendez-vous important pour les membres d’une communauté, qui aime faire bloc à cette occasion. La preuve, malgré les risques d’être très déçus ou de passer un mauvais moment à côté de supporters Jaune et Bleu, les Dijonnais vont exploser leur meilleure affluence de l’année à Gaston-Gérard même en ignorant entièrement le contingent visiteur. C’est dire si ces événements occupent une place importante dans le cœur des fans. Pour une ou deux rencontres par an, même les personnes d’ordinaire désintéressées par l’équipe à domicile rejoignent la foule.
Verra-t-on un jour Sochaux remplacer Auxerre comme le némésis des Dijonnais ? Rien n’est moins sûr, surtout que l’AJA et le DFCO ont de bonnes chances de se retrouver à nouveau en Ligue 2 d’ici quelques semaines. Si cela se produit, les rancœurs passées ressurgiront sans doute et feront peut-être passer Dijon-Sochaux au deuxième plan aux yeux des supporters des Rouges. Mais si la séparation dure et si Sochaux continue de nous coller aux basques tous les ans, il est peu probable de voir un apaisement entre le peuple bourguignon et franc-comtois en ce qui concerne le football. Est-ce un bien ou un mal ? Aiguillez-nous dans les commentaires et faites-nous part de vos impressions concernant cette rivalité grandissante !
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